Qu’à cela ne tienne, me direz-vous. Les premières victimes de ce conflit en Ukraine, des deux côtés (mais surtout à l’Est de l’Ukraine, dans les républiques populaires de Donetsk et de Louhansk), sont les civils. Cette analyse n’a pas pour but de donner raison à l’une des parties au détriment de l’autre, ni de dire si oui ou non il y a des « chars russes » en Ukraine (sous-entendu: qui proviennent directement de l’armée russe, de Russie). Mais d’attirer l’attention sur un des courants de propagande qui a cours, celui qui nous touche de plus près. Celui qui nous appelle à la guerre (oui, jusqu’ici) en tentant de nous dessiner la forme de l’ennemi idéal, à tout prix, de manière répétitive, à satiété, sans même plus prendre la peine de justifier, d’étayer, de prouver. C’est très inquiétant.

Une dépêche faussement signée ATS (Agence télégraphique suisse) a été diffusée le 19 janvier 2015 par le truchement de Newsnet (plateforme d’actualités en ligne commune des quotidiens 24 heures, Basler Zeitung, Berner Zeitung, Der Bund, Le Matin, Tages-Anzeiger et Tribune de Genève), intitulée « Regain de violence et chars russes aperçus à Donetsk »:

 

Un intertitre dans le corps de la dépêche était même intitulé: « Renfort de 700 chars russes »:


Problème.

Nulle part dans l’article il n’est plus fait mention de « chars russes », à l’exception notable de l’intertitre « Renfort de 700 chars russes », qu’un lecteur du journal Le Matin avait aussi remarqué, le 19 janvier au soir:

Tout au contraire, il est question de chars… ukrainiens! Et il n’y a pas non plus « plusieurs observateurs » pour rendre compte de ces 700 « chars/soldats russes » qui auraient été aperçus, mais l’unique porte-parole militaire de la défense ukrainienne Andrii Lyssenko.

Nous avons signalé cette collection d’erreurs factuelles ou d’affirmations infondées au desk de 24 Heures dans la nuit du 19 au 20 janvier. L’intertitre « Renfort de 700 chars russes » a été rapidement remplacé par celui-ci: « Renfort de 700 soldats russes », plus plausible, quoique « les observateurs » de ces 700 soldats russes se résument toujours à l’unique source officielle de l’armée de Kiev. Mais rien n’a été fait, dans un premier temps, à propos des autres (dés)informations problématiques signalées.

Poursuivant l’enquête, nous découvrons alors avec surprise que la dépêche signée ATS ne provient pas de l’ATS!

Contacté, le chef de la rédaction de langue française de l’ATS nous écrit le 26 janvier: «Le texte auquel vous faites allusion n’émane pas de l’ATS, contrairement à ce que laisse croire la signature (…). Nous n’avons pas diffusé de dépêche portant le titre que vous mentionnez le 19 janvier au soir. Il en va de même pour les intertitres.»

Nous nous tournons alors vers Newsnet par courriel et téléphone pour obtenir des explications. Aucune réponse ne nous a été donnée à ce jour. Mais tous les points problématiques que nous avons signalés à Newsnet ont été remaniés ou supprimés à partir du 27 janvier. Depuis ce jour-là:

  • La dépêche (du 19 janvier) porte le nouveau titre suivant: « Après une accalmie, Donetsk renoue avec la violence« .
  • La phrase « Plusieurs observateurs font état de l’entrée dans la région de chars russes » a été escamotée.
  • L’intertitre « Renfort de 700 soldats russes » est suivi maintenant d’un point d’interrogation.
  • Et la signature erronée « ATS » a été remplacée par la signature AFP (Agence France Presse).

 

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Pas merci. Ni aucune réponse.

Mais cela n’est pas ça qui compte.

La seule chose qui importe, c’est d’attirer l’attention des lecteurs sur ce qu’ils lisent, d’autant plus dans un tel contexte de guerre. Peu d’entre nous ont l’occasion ou la patience d’analyser les contenus et de faire le tri entre l’information et la désinformation qui se retrouvent, malheureusement, pêle-mêle, dans un système médiatique de plus en plus uniforme et spectaculaire. Et de comprendre que nous subissons les conséquences de ce fatras en Suisse aussi. Parfois, il vaut mieux ne rien lire du tout. Si l’on se pique d’être un lecteur assidu de la presse, alors il faut être conséquent. Dans le cas de l’Ukraine (un exemple parmi d’autres méritant l’attention), le minimum est de s’abreuver à différentes sources, et de les comparer, en exerçant un esprit critique. « Différentes sources », dans ce cas précis de propagandes de masse clairement départagées entre Est et Ouest, cela veut dire aller s’informer de l’autre côté aussi, à droite et à gauche, en bas et en haut de l’échelle, dans la mesure de nos moyens: la vérité se trouve probablement à mi-chemin. Certes, la barrière des langues rend plus difficile cet exercice critique et facilite la propagation de certaines désinformations.

Dans ce cas précis, il pouvait être intéressant de comparer la dépêche diffusée le 19 janvier 2015 à 18h46 par AFP/Newsnet avec une autre dépêche diffusée plus tôt dans la journée, à 10h49, par Le Courrier du Vietnam, intitulée: « L’Ukraine envoie les chars à l’aéroport de Donetsk, Moscou proteste ». On y apprend que l’armée ukrainienne a «jeté samedi soir 17 janvier dans la bataille (pour l’aéroport de Donetsk) au moins une dizaine de chars pour ouvrir un couloir et permettre l’arrivée de renforts et l’évacuation des victimes.»

Tiens… ces chars russes n’étaient-ils pas, en fait, des chars ukrainiens?

Comment l’information a-t-elle été retournée, volontairement ou non, en désinformation? Mystère.

En attendant, la plupart des lecteurs auront imprimé dans leur tête: Regain de violence et chars russes aperçus à Donetsk. L’information « regain de violence » étant directement associée, dans un rapport de conjonction (et), à l’expression « chars russes », expression répétée trois fois dans la dépêche initiale: les dégâts font peu de doute.

En effet, un des principes de la désinformation est la répétition à satiété d’une information même fausse qui finit par paraître vraie, l’effet quantitatif de masse obtenu par ce ressassement est imparable au commun des mortels. Une analyse qualitative comme celle-ci ne devrait aucunement l’inquiéter.

Précisons que nous ne préjugeons d’aucune responsabilité dans ce cas de figure; il est inutile de pointer du doigt un individu, une agence, un journal, etc. La désinformation peut être volontaire ou involontaire (reproduite sans intention, mécaniquement), mais elle a bien une source. Nous ne préjugeons pas non plus des responsabilités dans la guerre en Ukraine, cela est un autre chapitre. Nous nous demandons seulement pourquoi, si l’information « vraie » est de notre côté, il y a besoin d’insister sur des informations manifestement fausses? Ou pourquoi ne pas se sentir concerné par leur fausseté (en être conscient). Cela ne contribue-t-il pas à jeter encore davantage le trouble.

 31.01.2015

Source: http://www.sept.info/club/chars-russes-en-ukraine-un-exemple-de-desinformation/

 
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